Société

REFLEXIONS SUR LE VIDE EXISTENTIEL

Publié le 30 mars 2022

« Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » Peut-être n’avez vous pas lu L’étranger, mais sans doute votre oreille est-elle familière aux premières paroles de Meursault. Récemment, en ouvrant le Livre de ma mère , j’ai été frappée par l’écho de cette première ligne dans l’oeuvre d’Albert Cohen, débutant ainsi : «  Chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte ». L’un est indifférent au décès de sa mère, l’autre le vit comme une condamnation à vie, avec regret et souffrance comme compagnons de cellule. Et pourtant ces deux premières lignes, s’éloignant certes par la suite, trahissent la solitude tragique dans laquelle chaque individu est enfermé et s’enferme. 


Le monde se révèle être un orchestre de solistes. Alors permettez moi de vous poser une question peut-être indiscrète, mais cela restera entre nous, vous avez ma parole, ou plutôt mon silence. N’avez vous pas parfois ce sentiment d’isolement existentiel, l’impression douloureuse de vivre un exil perpétuel entre Soi et le monde ? Ne sentez-vous pas, au détour d’une rue, dans votre lit, au moment de régler l’addition ( mais je pense qu’il est plutôt question du compte en banque), un vide abyssal s’installer en vous et faire céder tous les barrages, toutes les certitudes s’évaporant face à l’absurdité du monde. 


Je me munis de ma plume plutôt que de ma pelle, pour creuser ce sujet et non ma tombe. Car face à cette insoutenable légèreté d’Être ( Coucou le contrôle anti-plagiat) , il existe des pistes de raisonnement qui nous permettront sans doute de mieux saisir cette situation, qu’on a tendance à croire aporétique ( et c’est pas faux). Il s’agit donc de penser le moment pour le dépasser. Mais souffrons, pardon, lapsus révélateur, « soufflons » d’abord, car je ne veux pas avoir de mort sur la conscience.


Enfants terribles, Enfants de la modernité 

Au commencement étaient Descartes, Rousseau, Kant, épargnons nous de faire l’appel : les penseurs des Lumières. On leur doit la raison, la rationalité et le fruit de leur bataille : la liberté. La pratique du doute, de la table rase, l’abolition des certitudes sont autant de moyens dont les philosophes usèrent pour élaborer leurs réflexions. Ces idées ont une influence centripète pour l’individu. En France, la Déclaration des Droits de l’Homme symbolise son triomphe, nécessitant de passer par la Révolution. En parallèle, on assiste à ce que Max Weber qualifie de « Désenchantement du monde », soit la disparition des repères, des grands systèmes explicatifs du monde, résultat de la marginalisation des croyances religieuses. Nietzsche résume cela sans trop s’encombrer de phrases grandiloquentes, déclarant simplement que « Dieu est mort ». En gros, on est un peu paumés, comme si tous les nighteurs avec un gros coup dans le nez s’étaient entendus pour voler tous les panneaux de signalisation du monde. Cela n’est pas sans vague. Au Salut se substitue l’Adieu à tout sens sacré guidant l’âme dans sa dimension temporelle. L’individu en est tributaire. Il est désorienté, et constitué l’apanage de la modernité occidentale. Permettons nous une petite réflexion accessoire, en s’interrogeant sur la résurgence de l’intérêt pour l’astrologie à notre époque … 


Dora, sans Babouche ni la Carte 

Le chemin du Salut disparait sous l’asphalte de « l’autoroute du kiff ». Dans notre moment d’errance sur cette voie rapide encombrée de toutes les passions, on trébuche sur une racine. Celle de La Nausée. Métaphore de la prise de conscience de notre existence. 

C’est la crampe, le ligament croisé, l’immobilisme, dans cette société de la vitesse pensée par Paul Virilio avec son concept de « Dromologie ». Or, cette pause, c’est le bord du gouffre, le moment suspendu durant lequel notre esprit est contraint de se désinhiber, de laisser surgir les réflexions refoulées. La boule au ventre on se demande : « Qu'est-ce que je vais faire de ma vie ? Rien. Exister. » Voila une réponse, celle de Sartre. Peut être pas la notre. Les questions existentielles sont les gardiennes de notre impuissance. Beaucoup tentent de trouver une réponse, la plupart se résignent. Corian nous susurrerait à l’oreille : «  La tristesse et la souffrance nous révèlent l’existence, car avec elles, nous prenons conscience de notre isolement, elles provoquent en nous une angoisse ou s’enracine le sentiment tragique de l’existence ». D’où, cette sensation de vide abyssal.  


La liberté, ce cadeau un peu empoisonné 

Que faire de ces libertés encombrantes si la vie est synonyme d’absurdité. C’est une sentence à laquelle on ne peut se dérober. Nous sommes « condamnés à être libre ». Car de grands pouvoirs impliquent de grandes responsabilités. Nous sommes tous des Spider-Man du quotidien, sans les pectoraux et le moule … Or, la liberté tire sa source dans l’émancipation de toute forme de tutelle, selon la définition kantienne. En résulte la liberté de penser et son corollaire, avoir le choix. C’est la bouffée d’oxygène qui précède l’étouffement. Libre de réfléchir, l’Homme s’interroge. En quête insatiable d’absolu, de vérités et de certitudes, aucune réponse n’est satisfaisante. La seule évidence, c’est ce creux intérieur, dont certains font l’expérience. Quitte à ajouter à notre peine, une nouvelle définition de l’Homme est proposée par Hugo dans Aurore : « L’homme est un puits ou le vide toujours, recommence ». À la confluence du creux, du vide, se trouve donc l’Homme. Un remède ? Une esquive ? Pascal mentionne le « Divertissement » comme un moyen d’échapper à la douleur intrinsèque à notre condition. Il est simplement vital de se distraire pour oublier d’Être. 

 

De l’incapacité à se supporter soi-même

À la lumière de la société de consommation, l’opulence est le reflet cynique de notre creuse existence. L’individu s’éparpille, tente de se réaliser partout et d’en fournir les preuves. En témoigne cette société du spectacle ou l’essentiel repose sur l’apparence, un des phénomènes manifeste étant la place croissante que prend l’intimité dans l’espace public. En cela, l’Homme devient Narcisse. Il se renferme, s’isole, il met ses écouteurs pour s’épargner le bruit du monde. Mais encore une fois, l’Homme paradoxal ne peut souffrir cette situation. « Laisse moi seul » Désir et douleur d’être seul {…} On demande à être seul, toujours plus seul et simultanément on ne se supporte pas soi même, seul à seul ». (Lipovetsky, L’Ère du vide). Alors il s’entoure, pour lutter hypocritement contre une solitude plus tenace que son ombre. Au moins, la seconde, lui laisse du répit la nuit. Nous sommes condamnés à vivre jusqu’à la fin. « Penser à tout moment, se poser des problèmes capitaux à tout bout de champ et éprouver un doute permanent quant à son destin ; être fatigué de vivre, épuisé par ses pensées et par sa propre existence au-delà de toute limite. » On sent que Cioran est un peu à bout. Mais en parlant de lui, il parle de nous. 

En somme, puisque la vie n’a pas de sens, pas de poids, pas de valeur réelle, que l’absurdité s’impose d’elle même, alors pourquoi ne pas atteindre les sommets, les cimes, abandonner les problèmes contingents et goûter au plaisir des instants. N’attendez pas Godot, allez-y, foncez. 

Par Jenna Boulmedaïs

Dernière modification le 12/09/2022 à 11h01

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