Société

«  Ne vous résignez jamais » : L’implacable Gisèle Halimi, à la confluence des luttes féministes et coloniales

Publié le 8 mars 2022

« L’irrévérencieuse », « La fauteuse de trouble ». Elle-même se désignait comme « irrespectueuse ». Derrière ces termes se profile le portrait de l’emblématique Gisèle Halimi. Pour Camus, « La logique du révolté est de vouloir servir la justice pour ne pas ajouter à l'injustice de la condition, de s'efforcer au langage clair pour ne pas épaissir le mensonge universel et de parier, face à la douleur des hommes, pour le bonheur. » À cela, je réponds que ce livre devrait avoir une jumelle, La femme révoltée, et ce serait Gisèle.

 

Le droit comme nerf de la guerre 

"La défense c'était, en tout cas pour moi, une manière de changer le monde ! ». Ses luttes se placent sur le plan de la justice, dont elle fait son mot d’ordre aux cotés de l’égalité et des droits humains. Débutant sa carrière au barreau de Tunis en 1948, sous la robe d’avocat, il y a avant tout une militante. Témoin et interprète de sa condition de femme ainsi que de la duplicité auquel ce statut renvoie. Tournant le dos à un existeltialisme opressant (coucou Simone!) elle forge et conquiert son identité en qualité de femme. Gisèle Halimi transgresse, lutte et incarne ce refus de l’aliénation féminine, que ce soit en Tunisie, en Algérie ou en France. Ses combats se déroulent au parquet, mais ils échappent largement aux murs du tribunal pour s’adresser à toutes les femmes et à ceux qui souffrent de l’oppression. 


La cause des femmes 

Plus qu’un titre de livre, c’est le combat auquel elle s’est livrée inlassablement. Par expérience, elle témoigne :  « On subissait ce fameux cœfficient différentiel qui nous discriminait. C’est à ce moment-là que j’ai compris, peut-être ne l’ai-je pas appelé immédiatement féminisme, que la lutte qu’il fallait mener c’était celle-là. » Son combat est nourri par l’idée de « s’appartenir », de disposer de son corps. Et cela sa traduit dans les grands procès qu’elle tint, dont les plus mémorables sont ceux de Bobigny en 1972 et Aix-en-Provence en 1978. Au barreau, elle défendit à Bobigny le droit à l’avortement, pavant le chemin de sa légalisation en 1975 sous le ministère de Simone Veil. Son militantisme pour la reconnaissance du viol comme crime fut au coeur du procès d’Aix-en-Provence. La loi française ne put se soustraire à cet appel. Faisant suite à son action , en 1980 le viol fut non seulement élevé au statut du crime mais aussi reconsidéré comme « acte de pénétration », dépassant l’idée de simple « relation vaginale imposée ». Parmi la kyrielle de causes auxquelles elle prêta sa voix figurent aussi l’abolition de la peine de mort et la dépénalisation de l’homosexualité, aux côtés de Robert Badinter durant l’année 1981. 

Si la parole est d’argent, le silence s’apparente à une cage dorée

Dire. S’exprimer et s’affranchir du silence, apanage de l’opprimé. Tant sur les plans personnel que professionnel, Gisèle Halimi valorise les mots. À titre d’illustration, on peut notamment mentionner la levé du huis-clos pour le procès d’Aix-en-Provence, se justifiant en ces termes : « Je ne veux pas qu’il y ait de huis-clos parce que je veux que l'opinion sache ce qui s'est passé, qu'on mette des mots sur ce qui s'est passé. Le scandale, c'est de ne pas dire ce qu’est la condition des femmes qui avortent clandestinement et de ne pas dire ce que c'est qu'une femme, ou deux femmes, violées par des hommes. Il faut que les hommes répondent aussi de leur responsabilité devant la société civile ». La concernant, elle signe le manifeste des « 343 » en 1971, signifiant qu’elle s’est fait avorter à plusieurs reprises, clandestinement et dans la douleur. Le verbe est son arme, ses plaidoiries son champ de bataille. En somme,  pour l’avocate, il s’agit de briser l’omerta plutôt que les victimes, souffrant une nouvelle fois, du silence réducteur. Je souhaite d’ailleurs faire une petite digression en vous invitant à visionner les archives disponibles grâce à l’INA, car Maître Halimi a certes quelques marrons dans la bouche, mais elle ne mâche pas ses mots pour autant. A la fois retenue et impavide, son phrasé est aussi élégant que percutant. 

Plus qu’un cheval de combat : une écurie 

Gisèle Halimi fait parti de ces gens que l’on devrait observer avec des lunettes 3D. Pour cause, ses engagements sont multidimensionnels, au prisme des droits de la femme d’une part, à la lumière des luttes de décolonisation d’autre part. Dans un interview, elle nous dévoile qu’ « Aujourd’hui, {elle se} demande si finalement {elle n’est} pas plus algérienne que tunisienne compte tenu {qu’elle a} donné presque huit ans de {sa} vie à la cause de l’indépendance algérienne ». La lutte contre les inégalités se passe des deux côtés de la Méditerranée. Lors de la guerre d’Algérie, Gisèle Halimi s’est engagée à lutter contre la torture systémique dont attestent de nombreux acteurs de la décolonisation. Souvent, le nom de Djamila Boupacha est associé à celui de l’avocate. Militante aux côtés du FLN, elle est arrêtée et détenue par des militaires français après une tentative d’attentat. Ils s’offrirent l’occasion de la violer et de la torturer. Gisèle Halimi en raison de son ralliement à la cause des indépendantistes algériens, défend la jeune femme, condamnée alors à la peine de mort. L’affaire Djamila Boupacha gagne en ampleur par la médiatisation sur laquelle joue Gisèle Halimi pour dénoncer les pratiques des forces françaises, sans oublier la tribune publiée par Simone de Beauvoir dans Le Monde, soutenu notamment par Jean Paul Sartre et Louis Aragon. 


Une place éminente dans l’histoire du féminisme, pourquoi pas au Panthéon ? 

La cohérence et la constance de ses luttes sont indéniables. Toutefois, l’intensité de ses engagements lui valent aujourd’hui quelques controverses obstruant son chemin vers le Panthéon. Contextualisons un peu. Le mandat d’Emmanuel Macron fut accompagné  d’un travail de réconciliation des mémoires. A cet effet, le président attribua à Benjamin Stora la direction d’une commission "Mémoire et Vérité » afin de porter une nouvelle lumière sur les évènements constituant la guerre d’Algérie. C’est dans cette perspective que l’Elysée annonce la potentielle panthéonisation de Gisèle Halimi en Janvier 2021. En tant que « grande figure d’opposition à la guerre d’Algérie », les harkis et la droite l’ont amer et n’hésitent pas à manifester leur désaccord. Le processus est alors gelé, au profit de Joséphine Baker qui y trouve sa place le 30 Novembre 2021. Mais les cartes ne sont pas encore jouées et l’éventualité de son intronisation subsiste. 

Dieu créa le monde en six jours et se reposa le septième. Gisèle Halimi mérite aussi le repos et la reconnaissance, alors peut être qu’au Panthéon elle sera la septième ? 

 

Sirine POIRIER

Par Jenna Boulmedaïs

Dernière modification le 08/03/2022 à 16h13

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